17.01.2012
160112
Mes errances coups de couteau
dans l'oeil du cyclope
qui me surveille
de trop près
à s'en brûler les trucs
à cramer de rien encore
et je me balade
sur des airs
de ne pas y toucher
les bourses vides
l'âme à chialer
pour un oui, un non surtout
et j'empile les week-ends
cadavres inutiles
avec tous
comme des asiatiques
les mêmes gueules
et ce poignard dans le bide
quand cessera cette ronde
quand enverrai-je
mes manuscrits
quand prendrai-je
une belle photographie
quand serai-je sobre assez
10:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.01.2012
130112
En correctes gorgées inutiles
mon ennui ma solitude
vodka mes frissons
devant cette photo août 2009
on s'est perdus à la ligne
petits poissons dans une mer trop énorme
mordus à des hameçons
dévorés par peu de foi
tout cela est noyé
et tu n'es plus jolie
mais ce qui encore surnage
est du parcours la lie
quand aurai-je la force le temps
d'écrire
quand donc aurai-je quelque chose
à dire
blanche est de toi l'impression imprécise
comme d'un champ d'hiver
ou d'une longue giclée de sel
j'en reverse sur la plaie
cela dégèle et lance
un pied puis l'autre je danse
tu étais suicidaire plutôt du genre
à désinfecter la lame
cela me foutait toujours en alarme
de pied en cap tu étais en larmes
tu entaillais vraiment mal
tu n'étais pas faite pour ailleurs
j'étais un peu spectateur
et beaucoup de trop dans ton drame
maintenant je ne suis plus présent
tu as rangé tes outils
j'ai mal à mes dents
et je décompte le temps
13:47 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.01.2012
020112
Nous sommes à bord d'un petit bateau de croisière, toute l'équipe du boulot. Beaucoup sont nouveaux et je les connais mal. Simple employé, je bois un coktail avec l'équipe de gestion. On parle du prix d'une partie de chibre que nous allons faire bientôt. On discute de choses et d'autres, d'un ton badin d'abord, puis plus sérieux. Une gérante se fait du souci pour moi. Je suis tendu à l'idée de payer. Elle a peur que je boive trop. Je bavarde avec son ami.
Par un temps de tempête, nous arrivons ; nous accostons l'énorme navire McDonald's. J'y ai déjà passé deux jours lors de je ne sais plus quelle occasion. Une nuit affreuse, passée à boire des bières bien trop chères et à explorer les lieux, immenses, pleins de recoins par-delà les grandes travées aux enseignes de beaucoup de grandes marques. J'avais ensuite peiné à retrouver mon hôtel, situé au milieu du paquebot – une large péniche, plutôt. Le reste est flou. J'y étais venu pour la même raison qu'aujourd'hui, et j'y faisais un deuil.
Je me trouve maintenant dans l'entrepont, avec mes coéquipiers. Le bateau s'amarre tant bien que mal. Nous regardons un matelot s'acharner à lancer une corde. Personne n'intervient pour l'aider. Lorsqu'il a enfin réussi, nous sautons tous de l'autre côté. Il est tard, et après un rapide tour – insuffisant pour visiter vraiment l'étendue de notre nouvelle embarcation, nous dormons. Une nuit que j'ai oubliée. Le lendemain, il fait grand beau. Je déambule avec mon frère le long d'une promenade qui fait le tour du pont principal. Fumeurs, nous voulons souvent allumer une cigarette. Mais seuls de rares bancs sont indiqués zone de fumée, et les vigiles semblent très stricts. Nous voyons en effet plusieurs contrevenants se faire remettre à l'ordre. Aussi nous faisons attention.
Je perds ensuite un peu le fil de la journée ; j'attends que débute le tournoi de chibre, une attente longue, qui à mesure que la journée passe semble vaine. Plusieurs petits évènements arrivent : un manager roule un McWrap de façon superbe ; le contenu dénature le produit ; je passe devant une friterie qui promet des portions double du McDonald's ; un café, devanture verte, copie allègrement le Starbuck's. Tandis que nous poursuivons notre tour, je tombe soudain sur l'espace fête foraine, qui possède exactement le côté glauque que l'on peut attribuer à ce genre de lieu. C'est à ce moment-là que je me souviens être déjà venu. Je me rends compte que mon frère n'est plus là. J'ai alors envie de retrouver mon ancienne chambre d'hôtel. Je rejoins le centre du navire, où se trouvent les résidences.
Marchant vite dans un large hall aux grandes colonnes, je suis subitement rejoins par trois femmes, deux déjà matures mais encore fraîches, qui surgissent par derrière, et une troisième, beaucoup plus jeune, blonde, fine mais aux formes bien faites, qui me prend par la main de façon bizarre. Cette arrivée ne me fais pas ralentir, mais je sens que nous changeons de direction. La demoiselle gratte périodiquement ma paume de l'ongle de son index, geste érotique qui me fait frissonner et auquel je réponds par de fortes pressions. Sa main est tendre et douce. Elles m'amènent dans une salle où des enfants semblent m'attendre, devant un parterre d'adultes qui doivent être leurs parents. Soudain, les femmes sont remplacées par trois petits garçons aux crânes chauves, cancéreux, qui s'agitent. J'en tiens un par la main. Quelqu'un prononce un discours.
Je retrouve mon équipe dans une grande salle de jeu, qui attend le début du tournoi. Il est déjà treize heures mais rien ne bouge. Une communicante vient, fais une énième présentation. Elle me prend pour exemple, puisque j'ai déjà participé. Cependant, elle se méprend, car le nom par lequel elle m'appelle n'est pas le mien. Je lui le dis, mais elle m'ignore. Je m'enfuis alors et part en quête d'une bière. Je trouve rapidement un distributeur à boisson ; la canette de 3 DL est à 7 euros, celle de 5 à 9. Il y a plusieurs marques. J'hésite. Une connaissance me rejoint par hasard à ce moment. Comme moi, il s'énerve contre les prix appliqués. Nous décidons très vite de chercher un commerce. Je n'arrête pas de dire que je le savais, que j'aurais du prendre une bouteille.
Nous trouvons un kiosque, sous des arcades. Je me renseigne de façon subtile, furtive – car je sens qu'ici l'alcool est mal vu. La dame m'indique discrètement une autre échoppe à deux pas de là. Nous nous y rendons, mon ami et moi. Accoudé au comptoir, un ouvrier finit une canette. Il n'arrête pas de se moucher. Il commence à me raconter qu'il est malade, et me donne plusieurs références (abscons) de médicaments qu'il a pris et qui ne font rien. Puis il s'excuse longuement d'être inactif ce jour-là, alors que la direction à ordonné la mobilisation de tout l'équipage pour le grand évènement qui se déroule. Je l'écoute vaguement.
La vendeuse arrive. C'est la blonde qui me tenait la main tout à l'heure. Elle fait semblant de rien. La bière est à 6 euros. Je m'insurge un peu. Campée en face de moi, du même côté du bar, elle est intraitable. Nous demandons alors deux bières malgré tout. Elle se rend derrière le comptoir – mais d'abord, en passant devant moi, elle glisse brièvement une main sur mon entrejambe. J'ai juste le temps d'esquisser semblable geste qu'elle est loin. Je l'embrasse rapidement tandis qu'elle nous tend nos bières. Nous partons.
Plus tard, le tournoi n'a toujours pas commencé. Je suis passé voir les autres dans la salle d'attente, semblable à un terminal d'aéroport. En chemin, j'ai trouvé le sac d'un coéquipier, multicam. Je lui le rends. Je décide d'aller au quartier du marcher. Je croise une petite asiatique qui me salue. Je ne me souviens pas la connaître. Je passe ma route. Je retrouve l'ami rencontré auparavant sur place. Nous entrons dans un petit magasin vaudou ; aux murs, des masques, des bibelots. Cependant, l'ensemble ne confère pas à la boutique l'ambiance fourmillante, étouffante, qu'on serait peut-être en droit d'attendre. Au fond, sous une hélice d'avion, une petite table basse avec des sièges. Nous entrons.
L'homme nous salue, grand, vêtu de blanc avec un chapeau noir qui cache ses cheveux. Nous lui demandons s'il n'a pas de l'alcool à vendre. Il nous montre le vestige d'un naufrage, une sorte de tonneau en plastique bleu sur lequel se trouvent quelques logos de marques d'alcool, relativement effacés. Il prend un bâton et tape dessus. Etrange musique. Nous insistons. Il ouvre un petit coffret qui contient deux bouteilles de Smirnoff et une de Black Label, disposées d'une manière qui ne doit sans doute rien au hasard. Mon ami demande le prix. 400 euros. C'est tout ce qu'il a. Il est d'accord. Le vaudou lui donne une Smirnoff. Mon ami s'emporte, réclame. Pour le prix, il peut tout avoir. Dans ce cas, rétorque le magicien, il doit d'abord jouer une partie d'échecs contre lui. Mon ami joue mal, très mal ; aussi, il me demande de jouer à sa place. J'accepte.
Nous prenons place à la table. Le vaudou apporte un échiquier. Les cases sont très usées, et il est difficile de distinguer les couleurs. Nous commençons à disposer les pièces – une armée blanche, l'autre violette. L'échiquier est tellement abîmé que certaines pièces tiennent à peine debout. Je ne suis pas très attentif – j'accomplis machinalement les gestes requis et prends garde que rien ne tombe. Mais plus le temps passe, plus j'ai le sentiment très étrange que jamais je ne pourrai finir la mise en place ; puis je m'aperçois que j'ai disposé un cheval à la place d'une tour ; que je me suis trompé entre le roi et la reine ; pire, voilà que plusieurs de mes pions sont de la couleur opposée. Je corrige. Mais je n'ai pas fini de corriger que voilà que mes fous sont inversés avec des pions. Je tente de me ressaisir. Et puis je saisis d'un regard bref la main du vaudou qui va, très vite, dans mon camp, et je me lève, balaie l'échiquier, hurle et l'insulte, pars.
Et partant, sous les cris du vaudou qui s'insurge, je tourne la tête seulement pour le voir se lever,
se servir une énorme rasade de vodka et venir à pleine bouche embrasser mon ami, le liquide s'échappant de l'étreinte, puis s'emparer d'un tableau blanc, couverts de caractères que de loin je ne peux déchiffrer, encadré de noir, et – à l'instant où sur mes pas je reviens – planter un petit poignard courbe dans sa gorge et l'ouvrir en criant « Tu n'avais pas le droit ! ». Pris de panique, je recule devant le magicien qui lâche le corps et la toile et s'élance sur moi. Je cours, appelle au secours, écarte quelques badauds. Un vigile surgit et plante une capsule dans la langue de l'homme, qui s'effondre.
09:05 Publié dans Journal de Volodia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.12.2011
201211
Mais qu'ai-je à me souvenir d'une exposition d'oeuvres inspirées par Ingmar Bergman, visitée l'été 2008 à Thoune en compagnie de Linda, l'été de son caillot mythomane, de sa tumeur cérébrale, tandis que de ma main droite je nettoie avec une brosse la partie interne supérieure du toaster 4:1 que ma main gauche retient inclinée à 45 degrés ? Est-ce la couleur bleue du panier, des sachets contenant les buns M bacon – deux emballages de 8 – qui me rappelle la rive Est de l'Aar, la teinte de l'eau dans laquelle plus tard ce même jour je jetais mon moleskine ? Ou la couleur du ciel d'une séquence tournée dans je ne sais quel pays nordique ? Un groupe éclectique avançait péniblement dans une forêt recouverte de neige, une neige de carton, dont la fonte devait déjà avoir commencé...
Je me trouve à l'ombre d'une grande statue composée de mes rêves inatteints, qui se déforment à mesure qu'elle ploie sous le passage du temps, par un soleil d'hiver nucléaire. J'y ai tour à tour toutes les postures. Aucune ne me permet de m'extraire de la zone obscure qui ne cesse d'aller s'allongeant, s'élargissant, tel un liquide renversé. Parfois je tends un bras – comme nettoyant ledit toaster – et alors un instant, une fraction de secondes, la lumière effleure mes doigts à découvert. Cinq minutes sur la piste de danse – Centr'afr, Podium – avec la main de Lena dans la mienne et ses cuisses qui me frôlent valent plus qu'une nuit avec Ew et un peu moins qu'un facesitting avec Linda. Toujours cependant ma main vide revient. Impossible d'en saisir une poignée, aussi infime serait-elle – et de quoi ?
Je pense au logo du McDonald's, ce M, ce M que je vois de loin lorsque je vais travailler. Je me demande ce qu'il veut vraiment signifier ; ce qu'il veut me dire, à moi. Ce soir il me souffle le mot « médiocre » tellement fort que les flocons tourbillonnent autour de moi et recouvrent mes vêtements, mes cheveux noirs d'une blancheur éphémère. Ce matin je me suis levé capitaine imbécile d'un vaisseau, mon lit, en perdition sur un océan d'insignifiance. La voix de mon frère, forte, m'a dérangé dès le premier abord. Je suis assiégé de toute part par la médiocrité. Elle est une citadelle. J'en suis le donjon. Ensuite, je me suis souvenu du message de Basile, reçu à 0944 ; dans une légère torpeur, j'avais appris qu'il était père avant de ressombrer dans le sommeil. Mila. Joli prénom.
Puis j'entre dans le bus 52, le commentaire live du match du HCC m'accueille, je montre mon abonnement valable jusqu'au 7, un vague merci m'est dit, Under the Judas Tree de Psyclon Nine débute dans mes oreilles. Je me pose à l'arrière, cherche du regard la cannette de Gralsburg qui doit bien se trouver quelque part sous un siège, car j'en sens l'odeur immanquable, et ne la trouve pas. Une Singha et trois Gralsburg m'attendent chez moi. J'ouvre la première. Si cela est un rêve alors je veux me réveiller maintenant.
23:43 Publié dans Journal de Volodia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.12.2011
181211
0407, je fais la moue, je sais ça me rend sexy mais personne n'est là pour le voir. Le pouvoir graphique du paquet de Marlboro rouges sur ma table parmi les canettes, Efes, Super Bock et la Cardinal que je bois. Un tas inepte pèse sur la nuit blanche de neige. Demain les voitures se chargeront de colorer le tout en merde. Je pense. Je pense que si je t'ai brisée la moitié de ce que je suis brisé tu souffres. Ew m'écrit pour passer le reste de la nuit avec elle. Je n'ai pas le courage de me rhabiller et descendre. Je regarde Generation P en russe et je comprends rien. La vie est une chape de fumier grasse de trop d'hamburgers. J'écris parce que je n'ai personne à qui parler. Je m'isole, c'est l'hiver, je remets du noir. Je me lève, pisse dans une bouteille, quelques gouttes gouttent sur mon pieu. Je m'en fous pas mal. J'aurais voulu ne pas être cet animal blessé. Atteint au vital et qui fuit et la fuite dure depuis, depuis, depuis... bientôt l'on pourra célébrer cette année de solitude relative. Je m'en refume une et revient à l'ordinateur sans que cela n'aie avancé. Les constats tu peux les faire et quand tu ne les fais plus ils sont là malgré tout. La voiture en panne de Joy m'a retenu au McDo jusqu'à 0215 et mon frangin, endormi devant la TV, n'avait plus la force de sortir. J'aurais voulu prendre la murgée de l'année et dormir comme un nourrisson d'un sommeil plombé. Trois bières plus tard j'ai mal au bide et plus rien à bouffer. Je me demande quand cela changera et me rends compte qu'il n'y pas de raison que cela arrive. Je serais prêt à donner mes derniers sesterces pour une gonzesse cool mais pas top qui me sucerait le zob et fasse pas chier, que je pourrais prendre au resto, qui ne poserait pas plus de questions que ça et ne serait pas débile pour autant. Sa face ça me serait un peu égal. On peut rêver. Je ne suis pas devenu un sale type, j'en ai juste marre des flammes et des fins de soirées. J'aimerais ne pas devoir mettre une capote et ne pas devoir prendre des pincettes. Je pourrais être moins tendre et ne plus faire de cunnis. Je pourrais donner un peu moins et juter. Faudrait que j'arrête les pornos sm et que je fantasme un peu plus sur des filles qui existent. Je pense à Joëlle dont les avant-bras me permettent de songer à plus bas... et puis ça ne me fait rien, le temps passe, la nuit se prolonge en une lente agonie et jamais je n'aurai de quoi ramper jusqu'au lit, attendre, attendre, et demain être prêt pour timbrer à 1800. J'y serai, j'y suis toujours, et tandis que les filaments blancs s'épanouissent sur mes tempes tout le monde semble posséder une existence intéressante.
15:51 Publié dans Journal de Volodia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.06.2011
060611
six juin deux mille onze
03:57 AM
j'ai par hasard la réponse à ta question du sept novembre deux mille six
08:17 PM et trente secondes selon toi
non je n'ai pas eu le coeur de manger la sucette
elle est intacte
ronde, plate, avec cette fleur jaune liserée d'orange sur fond blanc dans un cadre de rose soutenu
emballée d'un plastique transparent au panache froissé ligné vert foncé
il y a encore ton billet lila collé contre le bâtonnet creux translucide dont il recouvre les trois quarts
14:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie. écriture
27.05.2011
260511A
Ta main lointaine ramasse l'ocre et me ramène le désert
tes lèvres rappellent les charniers
à table dans le reg ce shaker me fait trembler
balayant digues renverse la pioche et attaque pile
je me trouve à l'exacte brisure
et j'en sue
et je sais
que j'en suis
numérotant appliqué les cent instants de l'instant où tu me transperces
la bouche est sèche de ne t'avoir à boire
ton dard érafle jusqu'à derrière mon âme
rigidité de chitine s'arrêtant aux fessiers immuables
quelle aurore poindra maintenant
j'essuie mon canon sous ton rire précis
la vie me verse une pleine louche d'opaque noirceur
tristesse en tir groupé
surgie de là
file sur le lac
l'armature de la nuit
j'avale en cadence
mon coeur araignée
12:34 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.05.2011
230511
Romantique sans souvenir
paralysé
grand tétras lyre
tiens de mes cendres
ma sève
Todd sculpte toujours
à Serrières
soleil laisse trace
sur atelier pourrissant
pluie étale du violet
quelle flamboyance
que ce violon a d'âme
je me baisse
terrain ocre
terrassé
grattant à ton mobile
chat sans chatte
attrape-rêves
tandis que nos vies s'éloignent
dans du bitume
ce bouquet est de jaune
je le tends
19:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.03.2011
Linda -- Chapitre 3
Le lendemain je me lève tôt, dans la mesure où je ne me suis pas couché. A l'aube le ridicule ne rend pas plus fort. Mais je suis vivant. D'emblée j'annule toute idée de me rendre à la muscu. Je sens déjà qu'assurer au boulot sera délicat. L'alcool circule encore sournoisement dans mes veines, et tandis que lentement il reflue, le simulacre de lucidité qui m'assaille n'aide en rien. Qu'ai-je toujours à boire ainsi ? Est-ce pour guérir le mal ? Est-ce que le remède est le mal ? Stupide Baudelairien de baudruche, je me pose ces questions en me faisant un café. Il n'y aura pas de première cigarette parce que je ne suis pas parvenu à identifier la dernière. Mike Babel a formulé de manière presque parfaite, et mieux que je ne pourrai jamais le faire (je suis d'ailleurs jaloux) cette raison, ce besoin de boire :[l'alcool] « chez moi c'est comme si ça me ramenait sur Terre ». C'est exactement cela. C'est aussi comme cela que fonctionnent les addictions. Et puis il y a aussi Bukowski qui écrivait « C'est ça le problème avec la gnôle, songeai-je en me servant un verre. S'il se passe un truc moche, on boit pour essayer d'oublier; s'il se passe un truc chouette, on boit pour le fêter, et s'il ne se passe rien, on boit pour qu'il se passe quelque chose ». Je ne sais pas si j'essaie plutôt d'oublier ou de faire qu'il se passe quelque chose. Je ne sais pas non plus si je suis fatigué, affamé... Je sens seulement les deux traces parallèles, dont ne restent que le sel, de ma détresse nocturne sur mes joues lasses. Sentir ces traces en esquissant un sourire triste, jaune, fait mal à ma peau sèche et plus bas dans le coffre de mes côtes. Alors j'allume une cigarette alibi tandis qu'à nouveau mes épaules sont secouées par cela qui vient de loin, d'ailleurs, de Portland peut-être, mais cela pourrait venir de Beijing, de Lisboa, cela m'irait taillant l'âme la même chose, avec la même exacte régularité de métronome dans le passage des heures et mes changements d'humeurs. Une larme s'écrase juste au-dessus du filtre et, voulant tapoter mes cendres par terre, je casse la cigarette. Mes pleurs redoublent. Me rappellent Linda pleurant devant le gant qu'elle vient de laisser chuter sur le sol enneigé ; me rappellent Linda pleurant devant son verre de Bailey's répandu sur son MacBook Pro vieux d'une semaine à peine... Me rappellent les consolations. Ma tristesse se fait rage contenue dans la flamme de la tige de rechange que je viens de mettre à ma bouche. Je jongle, fais un petit numéro d'équilibriste, hésite à lui envoyer un message. Mes précédents chagrins d'amour n'étaient rien – parce que je n'avais rien. Dans quelque sens que je retourne cette idée, elle m'est douloureuse ; j'aurais voulu souffrir ainsi pour toutes les autres, je ne voudrais pas souffrir ainsi pour Linda ; j'aimerais surtout avoir déjà souffert et être au-delà, qu'importe le degré, les titres, les noms, les lieux. Seulement avoir quitté cette zone de guerre, rejoint la verte, mais aussi la bleue, l'arc-en-ciel que je photographiais lorsque je marchais avec Ali, Lydie et Linda et que tous se moquaient de moi. Je songe que j'ai déjà fait ce deuil, pendant un mois, dont l'apogée avait été Montreux-Territet ; ha si je pouvais non pas m'en souvenir mais m'en imprégner, m'en enduire, en faire l'onguent et la carapace, la résurrection peut-être. Mais ce deuil était un deuil en avance, factice – une mascarade orchestrée par Linda. Sous la douche, ma main tente une approche furtive vers ma position retranchée, mais je stoppe son avancée avant qu'il ne soit trop tard pour repousser l'agresseur. Je n'ai nulle envie de révélations.
Je pars bien en avance pour mon travail, prends le bus que je prenais avec Linda lorsqu'elle habitait Marin – ces transports, ces lieux, ces instants, ces lumières, ne voudraient-il pas cesser un instant d'être le visage de Linda, son reflet dans la vitre d'un ICN en gare de Lausanne, son sourire devant mes pitreries à Bâle, son souffle sur ma nuque dans tous les lits qu'on a connus et me foutre la paix une journée, une seule, je ne demande que pour celle-là, promis. Cette nuit blanche t'as tué mon vieux je pense. Comme j'ai pas mal de temps devant moi, je m'achète à la Migros où j'allais faire les courses avec Linda lorsqu'elle logeait Avenue de la Gare un RedBull que je bois doucement, contemplant l'arrivé désordonnée des palpitations dans mon coeur tout en aspirant tranquillement mon cyanure. Au McDonald's j'évite la catastrophe malgré mon manque de concentration. Je reluque Raluca. Sa chemise de travail camoufle ses dunes mais pour l'avoir vue en civil je sais qu'il s'y trouve un joli terrain de jeu. J'aime bien ses fesses, aussi. Son visage est aujourd'hui amoché par une sale bouchère mais je pourrais faire abstraction, je me dis. Ses cheveux sont auburn et me plaisent. Je me suis récemment fait la réflexion que la prochaine ne pourrait pas être blonde ; déjà parce que j'en ai marre des blondes, puis parce que j'aimerais simplement changer ; mais surtout parce qu'attendant la nouvelle devant je ne sais quelle école, faculté, bar, une cigarette à l'horizontale calée dans mon rictus et une canette à demi-vide et sans gaz à la main droite, je risquerais de confondre la blondasse du moment avec Linda, une Linda qui reviendrait vers moi avec sa grâce vaguement pataude, de garçon presque, mais naturelle, tordant un peu le cul sans en avoir l'air et me cherchant du regard. C'est pour éviter cette tragédie que j'ai pris la décision officielle de décrocher une noiraude ou une brune. Qu'on se le dise. Absorbé par ces considérations sur le physique de Raluca – que Edu appelle Dracula, de laquelle Félix se ferait bien sucer pas que le sang – j'oublie les deux commandes de BigTasty grill et rajoute les oignons que le client ne désirait pas. Tout est à recommencer. Tout est à recommencer. La phrase percute le reste de mon cerveau dévoré par l'alcool et le manque de sommeil ; je réalise sa portée ; je réalise la timidité de Raluca, la mienne. Tout est à recommencer et je n'ai pas la force. Que reste-t-il à un type qui n'a même pas la force ? Alors je me dis que Linda avait raison, par-delà sa froideur, ses sales tours, sa conspiration avec ma mère. J'ai dû perdre de cette essence, de ce truc essentiel. Coma artificiel dans son lit double et ivresses intruses comme des maitresses. Je fais tomber les quatre BigMacs dont je venais de retirer les viandes du grill en voulant les donner à l'emballeur. Je demande au manager si je peux aller fumer une cigarette. Je passe aux toilettes, pisse, me gratte les burnes d'un geste qui ressemble à celui que l'on fait lorsqu'on veut chasser une mouche. J'allume ma Pall Mall et me lance dans une étude empirique sur la consommation de tabac des employés, la provenance de celui-là, les marques. Dans le cendrier il y a la Pall Mall que j'ai fumé avant de commencer, deux Winston rouges, trois Winston bleues, une Camel et deux Marlboro rouges. Dans ma vie il y avait Linda et maintenant il n'y a rien.
Je ressors du taff sueur au visage, mains poisseuses. 1643. Temps gris. J'ai géré. Je passe vite fait à la Coop, achète quelques bières pour tout de suite et des clopes. Ma vie est un livre de comptes imbécile. Mon cerveau un sale archiviste. Mon foie un mec qui bosse à la chaîne. Mon sexe un manutentionnaire. Je vais m'assoir au port, tout au bout de la jetée. Je cherche le jeu de mot qui ferait de moi ou de Linda la jetée, ou peut-être d'un énième mégot qui s'en irait grésiller dans l'eau trop loin de moi pour que je l'entende, mais je saurais son grésillement et il serait le mien. Aujourd'hui fait partie des jours où il n'y a pas besoin de méthode. Je n'ai pas encore mangé. Deux bières et je suis parti. Je mélange ; au shaker le vrai, les rêves récents, les soirées (qui ne sont pas vraiment le vrai), les récits. La nuit blanche semble très irréelle ; ce que j'y ai écrit aussi. Ce joli pot-pourri a la senteur du Chanel N°5 de Linda. Je fantasme un peu entre deux cigarettes. J'hésite à rendre visite à Todd mais cela m'embête d'y aller sans nouvelles de l'atelier. Alors je ne fais rien et entame la troisième en sachant qu'il s'agit sans doute du point de non-retour. Il ne me restera rien ensuite. Nulle activité ne sera possible que la peine, puis peut-être, par chance, l'oubli du blackout. Je regarde le minuscule phare en face, de l'autre côté de l'entrée du port. Je crois encore voir Linda coude appuyé contre le métal, posant pour moi. Ce fantôme colle plus sûrement à ma peau que la friture et l'haleine alcoolisée que je traîne depuis une petite semaine. Je constate tristement que je suis à court d'images, de métaphores. Le ciel se découvre et un peu de soleil s'immisce par l'interstice entre mes yeux et mes lunettes noires. Je cligne. Dans le clignotement, la légère extinction des feux, il y a le déclic du réflex que je lui ai offert juste avant qu'elle me plaque et nos nus artistiques et lorsque je rouvre les yeux je me vois contraint d'enclencher les essuies-glace. J'ouvre la quatrième, un quart d'heure passe. Je pense à En attendant Godot. Samuel avait presque tout juste. Cela manquait seulement d'amour et de vodka. Puis là je n'attends carrément plus rien.
1837. Les magasins ferment. Mes mains se rident d'être sèches, sans eau. Je suis chié d'avoir bu. Sans résultat tangible. Je me secoue et monte à la gare, vais au Pronto. Je m'achète des cordons bleus et des épinards à la crème surgelés. Parce qu'il y en a marre de jeûner ; d'être vieux. Sans vraiment y penser je demande à l'albanais aux oreilles décollées qui tient lieu de caissier, mais qui ferait mieux d'aller sur une terrasse pour causer avec son collègue quoi merde, une bouteille de Smirnoff blanche. Je l'attaque pure dans le bus qui me ramène chez moi. Je n'ai pas encore de système de vidéosurveillance dans mon studio, je ne peux donc pas vraiment certifier les faits suivants, mais... je me fais cuire deux cordons bleus avec pas mal d'huile et réchauffe les épinards dans une casserole sale avec des restes de riz collés au fond. Je bouffe comme un automate. J'ai dû comater un bon moment ensuite, parce que quand je recommence à comprendre quelque chose je suis nu, du precum pendouille de mon sexe, mon fusil d'assaut gise démonté au sol et il est 2251. Je prends une Grals, ma trousse, m'habille, nettoie Natacha, la graisse, la remonte. Je me sens mieux dans cet ordre nouvellement établi. J'ai soudain envie de voir Todd, aussi je me grouille d'aller prendre le dernier bus pour la Place Pury.
En chemin je rajoute un déci de vodka sur le déci et demi précédent. J'écoute Eminem. Je tombe sur White America à la hauteur de la faculté de droit. Coup double. Son ancienne fac, son voyage. Sur le plateau du Scrabble de ma souffrance, les points du mots haine se voient multipliés par trois, l'emportent presque par KO. Et cette haine me submerge, haine dissoute dans la vodka, imprécise, qui étire ses tentacules comme un aveugle agite sa canne au bord du trottoir, je dois être le bord du trottoir ou crever contre, et ces tentacules de s'étendre pour traitreusement dépasser les limites de mon corps affalé sur le siège comme une chiure de pigeon, de prendre de force la ville et le ciel obscur pour l'obscurcir encore. Dans le froissement d'un rideau gigantesque, invisible mais opaque, oeuvre d'un Cristo sublimé, qui recouvre les rues, les bâtiments, d'un tissu identique à eux-mêmes, mais différent comme Linda, mes nerfs oculaires sont pris d'un tremblement et mes muscles idem. Et puis j'avais écrit « que ton avion se casse la gueule / je me ferai une raison / que tu poses le pied / sur le continent / je pourrai encore labourer, âne, abruti, / ce champ stérile / ta petite blouse de midinette / et tous les hôpitaux », je prends mon moleskine, trace rageusement les quatre derniers vers et écris par-dessus d'une écriture fortement diminuée par l'alcool « que tu prennes ta bite de ricain pétasse » et voilà le bus contournant la Banque Cantonale et s'arrêtant un instant après à Pury. Pour être juste, tout en ratant une marche et m'écrasant la face contre l'automate à billets, brisant la cigarette que j'avais à la bouche dans ma chute, je me dis, elle a fait ce que finalement tu te souhaites mec. Oui mais quand ? Qui t'as dit que ? Je ramasse le bout de ma clope et l'allume quand même. Comment tu veux tirer une meuf pour tirer une meuf alors que t'aimes une autre mais que tu peux rien espérer d'elle parce que justement là elle est plus du même camp puisque sa teuch ben... Je titube quelques centaines de mètres jusqu'à chez Todd, en-dessous du château – je ne parviendrai sans doute jamais à me rappeler le nom de la rue – ce lieu fait partie des lieux qu'on ne visite qu'ivre et qui ainsi ont une location très relative – en pilote automatique, m'appliquant à tuer par de petites gorgées bien ciblées le reste des processus de mon esprit.
J'arrive chez Todd avec le sentiment de satisfaction qui accompagne le travail bien fait. L'anesthésie est totale. J'ai trouvé la baraque du deuxième coup. Que de succès ! Lotto, cocu sans femme, trou de balle bordé de nouilles. Ouais enfin bordé de n'importe quoi. J'allume une clope – j'ai bien réduit le rythme, l'ivresse fait oublier de fumer passé un certain stade et aussi un certain nombre de paquets – et pousse la porte du hall d'entrée, par chance ouverte. La porte n'est pas lourde, ni dure à mouvoir, et en m'appuyant du restant de ma force, je tombe presque sous son manque de résistance. La main courante devient ma meilleure pote pendant trois étages entrecoupés de deux entre-paliers et la dernière volée de marches me déroule le tapis rouge dans les pieds, ce qui fait que fatalement mes genoux reprennent bien. Dans la foulée j'expérimente la plus grosse déception de ma vie puisque la sonnette, mes coups à la porte, mes cris, ne font pas sortir Todd de sa tanière. L'immeuble est tellement mort que même aucun voisin ne daigne venir m'engueuler pour mon tapage. Je descends sans parachute ce fils de pute d'escalier. Miraculé vers les boites aux lettres, je m'arrête pour souffler, me masser un peu les articulations. Des bruits tantôt sourds tantôt très clairs parviennent à mes oreilles. La cave. Je n'y avais pas pensé. Ce qui signifie d'une certaine manière qu'au moins, je suis plutôt cohérent à cette heure-là.
Todd sculpte à la lueur de la lampe militaire. Sa pilosité hirsute s'écrase contre la paroi sale et inégale en une ombre ignoble. Le diable au travail, je pense. Je lui demande ce qu'il fout.
_ Tu vois vraiment pas ce que je fous ? T'as d'la merde dans les yeux, petit. Ca fait plaisir de te voir. Un coup de rouge ?
Il pose ses outils et me tend une bouteille qu'il a sélectionnée parmi un tas de cadavres vert foncé dans la faible lumière. Je lui montre ma vodka, décline. Je décline. Je suis en chute libre. Demain le fond ?
_ Comme tu veux. J'sais que tu l'aimes pas mon rouge. Mais viens voir, j'ai bien avancé, petit.
Je lui demande s'il n'a pas remarqué que j'étais grand. J'ai peu d'empathie dans l'ivresse. Tu y vois quelque chose dans toutes ces ombres, j'ajoute.
_ Ouais ça va... C'est pas simple mais j'crois qu'j'sais c'que j'fais. Pis j'y vais mollo quoi, je dégrossis un poil c'est tout. Mais regarde voir, ç'va te plaire mon grand.
Ta gueule, je fais. Je m'approche. La tête n'est plus ce bloc épais ; ce n'est pas encore Linda non plus. Cela s'en approche. Je regarde fixement. Les joues, la petite bouche, les lèvres un peu pincées. Au-dessus, le nez n'est pas dégagé de l'étreinte de la pierre. Je pense à de toutes autres étreintes... Vertige au sens double. Je lève les yeux, accroche ceux de Todd, qui semble attendre un commentaire de ma part. Je cherche, ne trouve pas mes mots, ma base de données m'envoie des messages d'erreur perturbés, -bant, rien de valable. Comment tu sais ? Todd a un regard indéchiffrable qui un instant me fait croire qu'il sait. Je ne peux que me replier dans un fidéisme aveugle et n'en plus parler. Il sait. Cela suffit. Puis mon cerveau reprend le dessus et je comprends qu'un personnage comme Todd doit avoir cette expression lorsqu'il ne sait pas mais fait comme si. Un petit doute résiste à ma réflexion. Je le noie d'une longue gorgée. Il se débat comme un chiot surnuméraire à qui l'on veut ôter la vie. Je ne me sens pas d'humeur et lâche l'affaire, permettant à ma légère hésitation de subsister. Je me replonge dans la contemplation de ce visage de pierre ; je sens la défaillance de ma raison prendre racine, par-là. Je sais déjà que lorsque la statue sera dressée elle se fera arbre. Je ferais bien de mettre la main sur une tronçonneuse avant l'automne.
Et puis plus je... plus je me demande si Todd n'a pas sculpté sa tumeur également. Je crois la voir, là, dans le haut du crâne qui n'est encore qu'un rocher. Oui, ce doit être cela. Des fantômes défilent ; dans les couloirs, en vrac, foule compacte, souvenirs, inventions et fantasmes m'attendent au contour et m'assassine. Putain, je dis. Le tube de l'IRM, une chatte géante qui serait l'univers, les images que je n'ai jamais vues et dont je n'aurai jamais besoin, le deuil figuré ici par un train filant vite comme la douleur... et le reste. Je me rentre, je dis à Todd.
_ Attend voir ! J'sais pas c'que t'as là mais t'as pas beau en tout cas. Pose-toi un coup ça va passer. Tu d'vrais pas boire cette merde, t'crois pas ? Viens on fume une clope-
On va chez lui. Todd me porte à moitié. Je sens sa force, son souffle rauque et puissant. Une véritable forge. Le carnaval dans mon crâne s'est fait très bruyant, intenable. L'angoisse monte à mesure que l'on monte. Un mauvais café dans une cafetière italienne. Une machine à vapeur lancée, folle, et moi en boutoir sous les coups. Il me dépose sur une chaise en rotin, me tend une Brunette qu'il finit par me coincer dans la bouche parce que je n'ai esquissé aucun geste, me l'allume. La bouteille de vodka pend dangereusement au bout de mon bras. J'aspire machinalement, m'étouffe un peu. Je me rappelle ces semaines d'attente terribles. Linda et sa tumeur. Comment j'avais mal à travers les heures, chacune comme un dard, comme des banderilles avant la finale. L'idée de la perdre... combien superbement elle me mentait. Mes journées étaient consacrées à deux uniques projets : profiter pleinement des possibles derniers jours avec elle ; me préparer peu à peu à la perte définitive, irréparable. De diagnostic en diagnostic en m'avait promené, chien en laisse, de lieux en lieux et d'humeurs en humeurs, avec ces larmes, ce bonheur indicibles. Sûr qu'on savait prendre du bon temps alors... et puis je n'étais pas médecin et mes recherches ne permettaient ni d'infirmer ni de confirmer ses déclarations en constante mutation, ondulant dans l'herbe de son histoire comme un serpent, l'Eden, la Chute, tout ça c'était pour ma pomme. Ha, Bibi a bien trinqué ce mois-là. Heureusement Antoine m'avait finalement délivré de ces affres et Linda avait craché les pépins. Ce qui en a germé dans mon âme est sombre et encore là. On ne peut faire le deuil de l'être aimé en avance ; plus encore, on ne peut essayer de toutes ses forces et être le même homme ensuite lorsqu'on apprend qu'il s'agissait d'une farce – je dis farce, mais c'est malédiction fausse, tragédie orchestrée de main de maitre. Oh, je l'avais déjà frappée, elle aussi, on avait déjà joué du couteau, du fouet, de l'amour sale à cette époque. Anxieux – quel euphémisme ! – comme Anakin au début de cette affaire, je me souviens m'être parfois surpris à souhaiter son départ éternel. Pour que la souffrance cesse. Mais aussi parce que quoi de plus beau que cette damnation lorsqu'on a été un adolescent morbide, attiré par le noir et l'absolu ? Je me souviens hurlant de toute ma voix sur ma mère, Linda va mourir alors va te faire foutre. Et c'était ça le piège. L'intrigue de Linda donnait ce relief, cette concision à la vie. C'est là que le mot farce revient. Ce qui a été brisé, concassé, réduit en poussière ce mois-là, c'est justement cet absolu. Aux aveux, d'un battement de cil, d'une énorme baffe dans ma gueule, je suis redevenu un mec banal, sans projets ni croyances. Parce que croire à quoi que ce soit après cela tenait de l'impossible, d'une hypocrisie mentale repoussante. La Brunette brûle ma lèvre. Je la lâche comme j'ai lâché Linda après cela. Comme un petit oiseau que l'on aurait soigné l'hiver durant et qui s'envolerait au printemps avec des airs d'hippogriffe. On se sent un peu con. On voudrait prendre lance et écu, enfourcher son dragon et pourfendre le vil usurpateur. Je porte toujours cette déchirure et me demande si ce n'est pas ce que j'ai terriblement aimé chez Linda l'enchanteresse : son pouvoir d'évocation. Sa manie de me mentir sur tout, en tout temps, des plus grotesques inventions aux misérables détails. Oh je mentais pas mal aussi ; mais moi, je mentais. Elle c'était cette mythomane trop douée pour ma naïveté. Je me demande quand je me réveillerai tout à fait. Quand je comprendrai que trente-neuf mois ont été mon plus long roman, que ferai-je ? Formuler ainsi la question n'est pas exactement y donner la réponse mais déjà la prise de conscience. A la Bastille les Suisses s'étaient-ils rendus ou non ? Je ne sais plus. Mais je sais que de ce pan de mon jugement sur ce pan de vie, de ce pan de mur sur lequel je m'appuie pour ne pas chuter de mon siège, dépend un monde et ma vision de ce dernier. Je me demande si Linda n'a pas mérité quelque part mes mois d'immobilisme alcoolisé, d'indifférence notoire, de la même façon que j'ai bien reçu la rupture.
Donne-moi du rouge, je dis à Todd. Il m'offre un verre. Je bois. Je lui raconte Thun, Gruyères, Montreux-Territet, Lavey ; voyage de noces funèbres. Pleurs et rires mélangés en une pâte gluante mais limpide, dont on ne pouvait s'extirper mais à travers de laquelle on pouvait voir, quoi, la perte. Mon carnet plein de doutes que je jette dans l'Aar, Giger, la visite du château, la fondue, le retour à Territet – chaque trajet l'on tournait le dos à la marche du train. J'y voyais le symbole très précis de de notre regard tourné vers le passé parce que l'avenir n'était plus. Pink Floyd de nos premiers ébats et nos larmes communes. Mon paquet de Davidoff Gold sur une banquette. Mes canettes. J'étais déjà cet alcoolique et ce con et Linda remuait la mort et son idée. Je n'ai jamais eu d'angoisses liées à la mort étant enfant, adolescent. Ce soir-là à Territet, fumant seul en bas de l'hôtel, sous un orage d'été, j'ai senti le froid de l'absence et la mort et la peur m'a saisi et me tient encore. A Lavey on s'est baignés aux thermes sans que rien de cela ne soit lavé.
Je me lève, remercie Todd de m'avoir écouté, lui dis que je lui redonne des nouvelles pour l'atelier très bientôt. Il m'aide à descendre. Je le quitte sur un nouveau borborygme, m'allume une cigarette, fais cent mètres en avant et quinze de côté, écris à Linda un message d'insultes incohérent qui commence par « L'ai trouves un porte d'actrice pot toi » et rentre à pied avec Kim.
19:15 Publié dans Linda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romance, poésie, littérature, trah, autofiction, tristesse, rupture, linda, rédemption
02.03.2011
Linda -- Chapitre 2
La main du sergent Isler, sur mon épaule qu'il secoue avec une certaine timidité, me réveille. Je me redresse en sursaut. Ce doit être mon tour de garde. Non, je me suis endormi en faisant la garde. Je suis épuisé. Nous sommes à Buchs.
J'ouvre les yeux. J'ai écrit un poème sur Buchs. Pour Linda. Deux, même. Je ne sais pas où je les ai fourrés. Je tente péniblement de décoller ma langue de mon palais. Je suis über-rance comme dirait Ali. Je m'extrais de ma torpeur en pensant qu'il me faudrait en construire un, de palais. A défaut, l'écrire. Je m'extirpe du lit et slalome jusqu'à l'évier, boit un bon litre d'eau au robinet. Cela me retourne l'estomac. J'ai dû avoir une sacrée crampe cette nuit ; atroce douleur dans le mollet droit. Je me souviens Linda massant ma jambe peu avant un tournoi de football amateur, à cause d'une sale crampe justement. Je me souviens Koreli me demandant pourquoi je n'avais pas réussi à terminer la Geländelauf. Krämpfe j'avais dit. J'ai les fourmis dans les bras. Sensibilité réduite. Mais dans les bras, les mains seulement. Mon coeur se réveille, tente en morse de me faire entendre ses SOS. J'ignore stoïquement, me fait un café soluble Denner, m'allume la première. J'enchaîne avec un second café&cigarette. Un peu de soleil se glisse par les stores ; on dirait un nouveau-né forçant la chatte de sa mère ; non, on dirait un chat – celui de Linda j'imagine – se glissant entre les barreaux de la prison de mes jours. Tout cela dépose de petites taches sur le sol de mon bordel, qui se déplacent lentement, colonnes de fourmis malhabiles en quête d'une grosse proie. Joker, je dis à voix haute. En plus j'ai congé ; pas de BigTasty aujourd'hui. Seulement le vide et l'absence, la peine incommunicable. J'allume la PS3 et me voilà sur le front. En première ligne à Battlefield Bad Company 2 (240 heures de jeu ; CoDMW2, 18 jours, Killzone 2, 7 – centaines d'heure de McDo par-dessus – pimp my life) je commence par Oasis. J'entame bien, cinq kills de suite, avec mon scar-l. Puis je déphase et mon ratio éliminations/décès plonge dans des abysses presque semblable à, disons, la rupture.
Frustré, je m'arrache de l'écran plat et vais chercher une Grals. En revenant de la kitchenette, je me saisis de mon téléphone portable ; pas de messages. Il est 0938 et ma journée est déjà foutue. Je me dis qu'il est temps que je mange. Je me fais des toasts avec tranches de fromage fondu – du plastique, quoi – et des oeufs dessus. Mon organisme semble plutôt bien tolérer et je reprends donc une bière dans la foulée. Je commence à bien sentir tout ça, du coup je me pose sur le balcon pour fumer en laissant mon cerveau faire sa sale besogne de tortionnaire. Ce qu'il fait bien, le bougre. Sur le coup de 1200, je parviens à me débarrasser d'une certaine paralysie et me dis qu'il serait temps que je fasse quelque chose – aller acheter des cigarettes, par exemple, ou du porto pour ce soir. Ces deux missions de la plus haute importance peuvent attendre quelques heures, aussi je me remets à mon roman. Ironie de la vie ; ce roman, je l'ai entamé lorsque Linda me suçait encore la queue avec le sourire. Et dedans... dedans, j'imaginais qu'elle avait quitté le personnage secondaire – je ne suis pas un personnage principal – puis s'était suicidée (ce qui n'arrivera sans doute pas, maintenant qu'elle sait son joli cul, son putain de potentiel, un truc que j'ai mis trois ans à lui faire comprendre, accepter ; elle semble bien le vivre, je dois dire). Le reste de l'histoire est bidon, c'est un mec qui a écrit à seize ans des poèmes qui ont fait mouche mais sont vite tombés dans l'oubli ; arrivé à sa thèse, il décide de la faire sur lui-même. Personne ne sait, bien sûr. Contexte années 2020, légères anticipations sur cigarettes, alcool, Proche-Orient, puce RFID et Nouvel Ordre Mondial. Légère réflexion sur l'oubli, la résurrection. Beaucoup d'idées qu'on ne risque pas de me voler. Une certaine amertume quand je pense que...
Linda n'est pas une salope. Linda c'est la fille qui m'a juré un amour éternel et m'a planté comme ça. Linda c'est la fille que j'ai aimé comme un fou et que j'ai frappée au visage, au ventre, aux bras, étranglée, violée une fois. Linda c'est la fille qui a essayé de me planter vraiment, avec son grand couteau, dont j'ai finalement cassé la pointe. Linda c'était la fille un peu laideronne qui s'est mise à écrire de la poésie pour me plaire. Qui est devenue très belle. Moi je suis le type qui suis tombé amoureux de ses mots et du joli duvet sur sa poitrine, subtilement mis en valeur sous un soleil de mai. Je ne pouvais pas faire autrement : j'aurais souhaité qu'une cohorte de jeunettes se pâme devant mes poèmes et se batte pour écarter les jambes ; à la place, j'ai rendu la réciproque. Et puis son duvet, quand même... et je n'étais pas au bout de mes surprises. Linda, c'est aussi la fille qui fait que j'écris aujourd'hui. Quant au reste, je ne sais pas trop que révéler. Cela suivra son cours, je crois. Je me rends compte que j'ai vraiment une sale gueule de bois et que je ferais mieux d'en rester là de mes mots. J'envoie un message à Ali pour savoir si on va boire un café lorsqu'il a fini de travailler. Il me répond que oui. J'espère que le tout dégénèrera fatalement en grosse noce. Je ne sais pas quel jour on est. Un sursaut de volonté me permet d'appeler Angelo pour qu'on aille manger ensemble d'ici la fin de la semaine. Nous sommes mardi, donc.
Je vais retrouver Ali au Saxo Bar. J'ai réussi à me calmer et n'ai bu qu'une bière de plus. Mon roman n'a pas gagné plus de trois lignes, ternes, tristes. Linda déborde de mon stylo bille et poisse mes pages, trace mes tentatives. Pourtant c'est elle qui me donne le feu, la volonté d'achever cette chose presque littéraire. Ce feu, nous l'avions tous les deux au début ; la poésie. Nos délires étaient le comburant. Nous étions le combustible. Nous nous sommes beaucoup brulés. Je me plonge dans cette grande fosse à souvenirs, épais comme du purin, mais pas d'une teinte unie – ils sont tellement variés, s'étagent en époques bien nettes, retraçant l'évolution de nos personnes. Je me prends à penser qu'il ne faudrait jamais évoluer durant tant de temps avec une seule et même personne, car lorsqu'on la retire de sa vie comme une échine, ou pire, lorsqu'elle s'en éloigne, en tombe comme une croûte que l'on aurait involontairement trop grattée, hé bien... Je brasse dangereusement le tout et tente de me remémorer qui a donné ce premier coup qui se sera révélé fatal. Impossible de déterminer les causes, les effets. L'eau se trouble et déforme la lumière. Je passe devant un banc derrière la grande poste de Neuchâtel. Je me rappelle le Royal Orange que j'y ai bu ; j'étais parti de chez Linda, ou peut-être m'avait-elle plutôt mis à la porte. C'est très flou. Seulement, je me souviens son appel auquel j'avais répondu ; j'avais décroché mais n'avais pipé mot pendant une bonne dizaine de minutes. Etaient-ce les prémisses de cet incommunicable ? Etait-ce ce début de silence intégral, ce silence qui nous est arrivé dessus comme un orage insubmersible peu après et qui a élagué nos arbres communs pour n'en laisser que deux distincts, impartageables, et dont le chemin complexe des branches, comme du papier découpé sur l'azur, n'admettrait aucun croisement postérieur ? Je me le demande. Dans mon ivresse légère, l'envie me vient d'accoster n'importe qui pour poser cette question qui me taraude. Peut-être pourrais-je m'agenouiller, supplier ces pythies citadines qui vaquent à des occupations que je ne peux plus avoir... Peut-être bien.
Mais j'arrive maintenant au Saxo et le banc disparaît dans le brouillard de ma mémoire ; étoile infime parmi la constellation de ces minutes, heures, jours, semaines, mois, années avec Linda et elle qui n'est plus là pour me dire allons sur Sirius, redécouvrons Bételgeuse – te rappelles-tu lorsque nous, disait-elle, me dirait-elle si... Mais seule une opération subsiste, celle du retranchement. Aux chiottes le banc. Je n'aime plus le Royal Orange depuis – alors stratégie d'alcoolique : j'inventais, testais des cocktails chaque soir pour me faire croire, mais surtout persuader Linda, que je n'avais pas de problème. J'étais un chercheur, non un ivrogne. Stratagème éventé comme du vin trop longtemps ouvert. L'alcool est devenu ma langue et Linda ne la parlait pas. Je salue Ali, qui me demande comment ça va. Mal je lui dis. J'ai perdu quelque lumière l'autre jour. J'ai perdu ma poussine. Le mythe s'est défait comme des lacets usés, et moi de m'encoubler dans des escaliers presque verticaux, aux marches lisses et rien pour me rattraper si ce n'est justement ma poussine, l'idée de ma poussinette – comme avant. Mais rien n'est comme avant. Il y a un avant Etats-Unis et un après Etats-Unis. Une guerre de Sécession. Lorsque Linda est revenue... elle n'est pas revenue. Linda est toujours là-bas avec un pénis planté jusqu'à la garde dans son ventre et le regard dans le vague, l'image déjà déformée de moi glissée faussement sur la pupille que je veux croire dilatée – qui n'est en définitive qu'une manifestation de son cerveau affolé. Ali boit un express avec deux sucres et un verre d'eau. Je commande un double pastis. C'est souvent ainsi que je bois un café. Je me dis qu'il y a aussi un avant ce verre et un après ce verre ; comme il y aura un avant ma prochaine cigarette et un après. Je suis très fier de mon raisonnement, m'en ouvre à Ali. Puis conclus que c'est fallacieux puisque je n'ai jamais investi ces avants/après d'un absolu, d'une attente, d'une illusion d'absolu, d'une vraie attente, et donc on s'en branle le cul. Ali s'en rend bien compte. Mais il ne peut partager ma douleur de n'être plus seul avec l'être aimé à partager ce mystère à dimension sacrée.
Cessons. Tout cela est inepte ; je n'allais pas faire ma vie avec – la preuve. Elsa avait tort lorsque dans ce restaurant de nuit elle me disait arrête de parler de cul, t'es lourd, tu fais le malin mais tu sais que tu vas l'épouser ta petite Linda que t'aimes. Comment on dit déjà ? Tout faux ? Non, pas tout faux, pour certaines raisons. J'étais vraiment lourd et j'avais vraiment un problème en soirée. J'en avais parlé avec Ali : je tombe en moyenne « amoureux » d'une fille par soirée, qui devient mon idéal de rédemptrice, où je ne sais. Mais il ne s'agit pas d'amour ; je suis plutôt comme un désespéré. Comme si, soudainement, à l'image du vice-consul de Lahore, je n'étais « que ça, un homme qui fait partie de ceux qui cherchent cette femme auprès de laquelle ils croient que devrait se produire l'oubli ». Je me souviens parfaitement avoir envoyé ces lignes de Duras à Anne, qui alors peut-être représentait cela pour moi ; sept ans plus tard j'y suis encore. Et jusqu'au plan cul obtenu avec Linda, qui n'aura été que cela, de l'oubli en barres, avec dessus la petite décoration de trente-neuf mois de relation, un sourire, un baiser, et ce reste d'amour qui soudain s'envole, dure, dure, deux, trois heures, puis il faut fuir parce qu'il ne reste plus que ce vaste champ de mines, ce silence terrible et cette envie d'encore encore l'embrasser, jusqu'à ce que nos bouches se soudent, jusqu'à s'évanouir dans, forcément, l'oubli. J'ai donc cherché passivement cet oubli chaque soir ; sans jamais faire un geste. Ivre je ne suis que ce pantin à l'esprit qui fonctionne encore, tourne à vide comme un mécanisme devenu fou, mais sans force, sans volonté – aboulique. Puis je voulais l'oubli ; je ne voulais pas les filles. Sauf peut-être Alicia à Berlin, Emilie à la Chaux-de-Fonds. Je veux toujours l'oubli.
Il semble qu'aucune sortie ne se prépare pour ce soir. Ali est en plein service civil et ne peut se permettre de mal finir un mardi. La plupart de mes rares amis sont soit absents – l'autre à Berlin, Martin à Lausanne, Baptiste et Elise à Fribourg – soit sont vraiment occupés. Même mon frère. Je discute encore un moment avec Ali, qui veut rentrer bientôt, puis on se sépare. Dans notre poignée de main faussement virile ma plaie ne s'est pas fermée. Elle ne s'est pas ouverte plus avant non plus. Etat stationnaire. Tout va bien. Je peux aller faire les courses, avec mon air absent, mon tremblement dans les membres, ma voix éraillée. Demain, demain ce sera le nouveau Volodia, j'irai me muscler – Mishima m'a convaincu quelques jours après la rupture, dans Soleil et Acier, que j'ai découvert sur un ancien disque dur, en format rtf avec de nombreuses coquilles, alors que je cherchais des mots de Linda – son recueil Expiations entre autres. J'ai lu Mishima et j'ai oublié de lire Expiations. Mais je suis allé au fitness. Et donc demain je reprends l'entraînement avant d'aller taffer au BOP, aux grills, à la plonge. Ce soir c'est différent, c'est l'ancien Volodia qui est à la manoeuvre. Mais l'ancien Volodia sera calme – s'il entend laisser place au nouveau demain, il se doit de bien préparer le terrain. Je me surprends à me demande qui de la nouvelle ou de l'ancienne Linda, à quel moment, comment. Dans quelle position, ai-je envie de dire ? Avec quels mots – les mêmes ? Si j'étais l'aigle, je serais là, planant au-dessus de ces deux cadavres forniquant sur le sol rouge et j'aurais ce bec, ces serres et cet instinct, et alors j'arracherais, j'aurais arraché la femelle aux griffes de ce rival de pacotille, pas même capable d'accéder au poste de rival, je n'aurais pas eu peur de le déclarer inapte, et l'aurais emmenée dans mon aire – qui aurait eu la configuration exacte de ces escaliers de notre premier baiser, là où le soleil caressait ses mignons nichons quelques instants avant que ma main ne s'y mette pareillement. Mais je suis cet alcoolique jouant aux Legos de mes canettes, de ces briques rouges des cabas Denner empilés sur le balcon sous la neige, le vent, la brume, laissant là les miettes de mon tabac sur la table d'angle, sur le parquet même, assassin, tortionnaire, bourreau d'un coeur auquel j'ai dit une fois l'alcool passe avant toi, lâche-moi la grappe. Je paie ma bouteille de rouge (Los Passos) et mes deux paquets (Pall Mall bleues), avec la quantité de bière (Gralsburg) qui va de soi. Bonne soirée, merci vous aussi – compte sur moi mon gars, je vais assurer.
Revenu dans mon antre je m'empresse de mettre au frais ma boisson. J'embrasse vaguement le reste du foutoir qu'est mon taudis, me dit que demain il me faudra ranger tout cela. J'ouvre une bière chaude – je n'en ai plus de fraîches et c'est bien pour cette raison que je me suis calmé tout à l'heure avant de rejoindre Ali – et sors sur le balcon. Que faire de ces heures d'agonie jusqu'à la frappe du sommeil, dont l'alcool est l'allié le plus fidèle ? Je remarque que je ne me fais pas justice. Ce que vous voyez là n'est pas à ce point coutumier ; il l'a été, après l'armée. Quarante jours sans arrêter. Berlin, idem. Mais Antoine, un ami étudiant en médecine, m'avait raisonné. Surpris par ma facilité à tenir le rythme, il m'avait dit : maintenant ça va bien, mais dans cinq ans, dans dix, dans un peut-être, que vas-tu être ? On peut être cynique mais il y a des fois – nombreuses – où le courant ne passe plus dans le cynisme qui est en moi. J'étais rentré avec de fermes intentions – des regrets concernant Alicia, aussi (ha comment je faisais l'intéressant, regardant The Hurt Locker, crachant mes statistiques militaires pour l'épater... peu avant, ou peu après, la rupture, j'ai écrit « The Hurt Locker supporte une troisième vision / Alicia la supporterait tout pareil » – c'était après j'en suis certain) et la fierté d'avoir été fidèle à la femme que j'aime, la fierté presque plus grande d'arrêter de boire, pour moi, pour elle surtout – qui avaient permis de tenir ma résolution trois ou quatre semaines. Ce qui était impressionnant. Pas suffisant, mais impressionnant quand même. Cependant je devais réfléchir, calculer quand m'autoriser les deux-trois bières du week-end, et c'était épuisant. J'allais courir beaucoup en parallèle ; je me sentais en forme malgré la fatigue d'être constamment en état d'alerte pour surveiller mes désirs et leur répondre non. Et puis j'ai craqué. Et puis Linda aussi.
1858, je réfléchis à ce que je pourrais ingérer. Là aussi mon récit est mensonger ; je suis plutôt un bon mangeur d'habitude. Magicienne, Linda a ce pouvoir de me couper l'appétit, de me dégouter de la nourriture – de la chair ! La chair. Des flashs de hier soir, dans la baignoire, me reviennent. Je vais voir, rince mon vomi, doucement le balaie du jet de la douche façonné en belles droites par le pommeau, une épée, un grand sabre, ma tête pourrait rouler dans cette sciure dégueulasse que je ne m'offusquerais pas ; au fond du baquet je serais bien. A la suite des petits morceaux qui dégringolent en tourbillonnant dans le siphon je me glisse en slibard dans le tube émaillé, Dieu qu'il est froid, mes épaules semblent attacher au contact de la surface comme mes mains sur la barre de fer gelée (trois minutes durant par moins quinze à la Rekrutenschule 45-3 pour apprendre un peu la vie), mes fesses sont un instant sauvées par le tissu le temps qu'il absorbe l'eau glacée et quelques particules de ma flore, puis je suis transis et tremble comme un vieil ivrogne l'hiver au Parc de la Gare, mes dents s'entrechoquent, j'urine à travers l'étoffe. Cela réchauffe mon pénis, mes testicules, remonte, se diffuse aux cuisses. Je sors le bout de la pointe et m'arrose un peu plus haut, le ventre, le torse, mes poils s'inclinent devant le jet victorieux et se collent contre ma peau blafarde mais presque ferme. Je ferme les yeux, respire. L'odeur de mon urine me semble un sacrement.
22:54 Publié dans Linda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romance, poésie, littérature, trah, autofiction, tristesse, rupture, linda, rédemption
Linda -- Chapitre 1
Lorsque je rencontre Todd pour la seconde fois, Linda m'a largué depuis quelques semaines, six je crois. Linda est le dernier vagin que j'ai connu. Le premier aussi. Je suis le premier pénis qu'elle a connu. Pas le dernier. Cela fait mal dans la chair ; plus haut que l'entrejambe. Linda c'est dans mes souvenirs et dans les siens mon petit hamster doré. Mon castor d'amour. Dans mes souvenirs, dans les siens, nulle part ailleurs. C'est cette lumière douce, diffuse, d'une après-midi de fin d'été, avec le bleu de l'eau dans ses cheveux. Ce métal précieux. Ma chemise pastelle. Je cherche dans ce soleil, contraire à la nuit, contraire à la longue soirée qu'est devenue ma vie, Linda, qui n'est plus Linda, qui n'est pas tout à fait l'idée de Linda et l'exutoire. Elle n'est pas là, ou plutôt plus, absente mystérieuse d'un mythe qu'il me faut quitter. Je rassemble mes affaires lentement, inspecte encore d'un regard humide la pièce autrefois sacrée. Il reste ici ou là des minons de poussière, des piles de souvenirs. J'en trie quelques uns, peut-être veux en emporter avant que la pluie ne les balaie, disperse, anéantisse – cette chambre est sans plafond. L'eau est le renouveau. La lumière le mensonge.
Aveuglé, je frotte mes yeux ; je sens ce gravier très fin, ce sable usé qui a fuit son récipient, mordu à l'os, gratter leur surface mouillée, les assécher enfin. Aveuglé d'être aveuglé, je pense. Puis j'allume une Pall Mall bleue. Le bord de lac est désert. Le banc sous mon dos est dur. Dur comme le deuil ; mais rouge, rouge comme la masse déformée de son tampon qu'elle agite, talisman, au-dessus de la forêt de mon torse, et duquel les gouttes écarlates tombent. Dans ce rêve éveillé jamais le sang ne rencontre ma peau, ne dégouline sur l'émail de la baignoire. Je prends une bouffée, la recrache consciencieusement. Quel grand exorcisme. Dans ce rêve éveillé mon sexe n'a pas trouvé le sien dans ce chalet, ni dans celui-là ; dans le réel j'ai manqué le but à Montreux-Territet.
Je reprends contact. Mes testicules gonflés d'une dizaine de jours d'abstinence semblent frapper les lattes du banc à travers la toile comme un ogre à la porte. Mais l'ogre n'est plus moi ; ce monstre est devenu le spectre hideux et tragique d'un pénis qui serait tous les pénis excepté le mien et qui, ramoneur, irait de cheminée en cheminée sans oublier que Linda se trouve sur le territoire de sa concession. J'en ferai, je n'en ferai pas, je me tâte. J'avale la dernière latte de ma cigarette et pleure ; des larmes calmes, immobiles, soutenues puis secouées par le vent qui va se fortifiant et renforçant ce caractère de passage inéluctable, de fuite impossible à appréhender, de vaine mise à nu – et qui elles s'écrasent sur ma chemise, et par terre, tout contre mes mégots, mes canettes, mes ruines d'amour – pas comme le sang figé. Mon muscle s'arrête, repart, je suis guéri jusqu'au soir, peu s'en faut. Un nuage dérobe alors Linda à mon être tendu dans la souvenance, tourné dans ce regard intérieur. Bientôt il me la rend, intacte, atemporelle, dérivant au gré de cette rivière qu'est la mémoire ; mais son image changée vient soudain se superposer au castor originel. Je repleure. Ouvrir une seconde bière est alors le geste le plus plein de sens ; je m'en pénètre à mesure que je la vide. Je me fais mienne cette silhouette pour pouvoir la perdre à jamais.
C'est lorsque je finis ma troisième Gralsburg au lieu de ce séminaire urgent depuis plusieurs mois que Todd débarque de nulle part. Il vient dans ma direction, me salue, me demande s'il peut s'assoir à mon côté. Il le fait sans attendre ma réponse. Il remarque que je ne fume plus de Drum bleu foncé. J'ai de l'argent à présent. Cet argent qui m'a tellement fait défaut lorsqu'il me fallait suivre Linda dans ses périples, mauvais chien, poète sans sous ni talent, capable pourtant de claquer 40 balles dans une pizzeria de nuit à 0330 parce que l'alcool m'avait donné faim, une faim insatiable, de damné. J'étais incandescent alors, et pauvre. Todd lui n'a pas changé. Il est toujours grand, robuste, avec son énorme barbe blanche et ses longs cheveux sales, collés de la sueur de plusieurs jours. Il est peut-être vaguement plus décrépit, plus soûl, plus hagard en tout cas. Il me fait penser à Atlas, vieux. Je me rappelle notre première rencontre ; des détails m'échappent mais je retiens Todd, auréolé comme un saint. Il empiétait de sa lumière propre sur la lumière du soleil. Ce devait être le printemps ou l'été. J'avais quelques Cardinal sous la main, que je buvais à deux pas du Beau-Rivage – j'y suis aujourd'hui également – same shit, different day. Je crois que je séchais un cours de genèse du français. Je déteste les genèses. Todd s'était assis à ma gauche ; il m'avait demandé si cela ne me dérangeait pas. Cela devait me déranger un peu. Il était resté silencieux pendant ce qui m'avait paru être l'éternité. Ça allait bien avec sa tête de Dieu le Père. J'avais fait semblant de regardé le lac. Je l'avais épié. Puis on avait pas mal parlé, le temps de plusieurs cigarettes (industrielles pour lui, roulées pour moi). Todd est sculpteur.
Cet après-midi, il pue le rouge comme je dois puer la bière. Il me regarde d'une étrange façon. Pas vraiment inquisitrice, mais comme s'il m'évaluait, comme s'il voulait m'embaucher pour je ne sais quel sale boulot. Je lui réponds qu'il a une excellente mémoire, ironiquement, surtout pour garder une certaine contenance. Mais je suis troublé. Et parce qu'il m'a tutoyé, je le tutoie ; un truc que m'a appris mon père, une histoire d'égalité dans les relations. Il me demande comment je vais, je réponds comme d'habitude, lui retourne la question, à laquelle seul suit un long silence. Mais je ne vais pas comme d'habitude. La fille qui a été mon amie pendant trente-neuf mois – destin, 03.09., date de naissance – m'a planté. J'ai fini mon école de recrue. Je suis démobilisé de l'armée, de l'amour, de la vie. J'attends l'automne et un master à l'Université de Neuchâtel. Je travaille au McDonald's du centre-ville. J'ai constaté que je n'étais pas plus poète que maçon. Je pense encore à l'armée, à l'existence remplie – mais combien vide – que j'ai expérimentée là-bas. Jamais mes loisirs n'avaient été aussi pleinement vécus ; jamais ma relation avec Linda n'avait été aussi sereine. Je ne sais pas pour les autres pseudo-intellectuels de mon espèce, mais pour moi, le service m'a fait changer de perspectives sur bien des choses, dont peut-être l'esprit. Je suis retourné quelques fois à l'Université pour y terminer un de mes nombreux travaux en retard, et j'ai été choqué par la facile vulgarité, l'indécence presque, de ces petits groupes qui se masturbent collectivement le cerveau, avec ces querelles d'initiés, ces private jokes. Je ne crois pas avoir apprécié l'armée en tant que telle, mais parce qu'elle m'a écarté radicalement de ces salles sombres à l'air moite. Peut-être qu'à tout prendre je préfère l'odeur de la graisse pour armes automatiques à celle de l'encre des stylos billes surchauffés. Mais je relativise ; je connais mon goût des extrêmes, et il existe tout un spectre d'images entre le rat de bibliothèque et le soldat suisse. Et plus les jours passent, plus tout cela s'éloigne, sans pour autant me rapprocher de qui j'étais avant.
Mais comment expliquer cela à Todd, et surtout pouquoi ? Je me sens démuni, sans pouvoir me l'expliquer, devant cette force de la nature. Dans le même temps, j'ai l'impression confuse qu'il y a un bon coup à jouer, un truc absolument poétique, donc quelque chose de délicieusement excitant, qui peut l'emporter sur ma tristesse – ma détresse. J'ai soudain le désir ardent de mieux le connaître ; d'en faire la lumière de cette fin d'été aux lueurs de tragédie. Todd peut me donner le sentiment d'exister un peu plus, un peu mieux – ou plutôt, je peux me persuader de ce sentiment grâce à son apparition imprévue, je peux construire sur sa présence. Bien que bâtissant ce songe en toute conscience, crois-je, je suis déboussolé, comme toujours lorsque je me trouve à l'orée d'une aventure – mais quelle aventure banale... Pourtant il me faut exploiter cette situation, car l'occasion d'ainsi meubler la douleur ne se présentera peut-être plus. Pour cette raison, je lui propose de poursuivre notre conversation devant un verre. De toute façon, ma canette touche à sa fin et les Gralsburg, une fois passée la moitié, perdent leurs bulles et leur goût. Je ne tiens vraiment pas à siroter indéfiniment le fond de ma bière. Quant à Todd, il n'a rien sous la main. Il accepte ma proposition et se lève péniblement. J'y trouve une peine parée de la noblesse d'un vieillard aristocratique. Les deux vieux du banc d'à-côté, un couple sans doute, semblent plutôt penser quel ivrogne dégueulasse. Je leur souris derrière mes lunettes de soleil, avec les yeux, de sorte qu'ils ne doivent voir que le rictus que fait ma bouche.
On décide d'aller au Charlot ; ce n'est pas loin ; les pastis y sont corrects. Je crois qu'on a tous les deux envie d'un petit jaune. Dans le sous-voie, je demande à Todd de m'attendre un instant et vais vite pisser un coup. Ce faisant, je me félicite de ma bonne fortune. Quelle chance de tomber sur Todd aujourd'hui, ou comment occuper cette fin d'après-midi. Je secoue la dernière goutte, remballe, retrouve Todd. On ne parle pas durant le reste du trajet. On s'installe en terrasse et on attend le serveur. Comme il n'est pas pressé de venir, je prends sur moi de faire la conversation. Je demande à Todd ce qu'il fait ces temps, alors que je ne sais même pas ce qu'il faisait avant. Il me raconte qu'il a été viré par son patron, qui était dans les pierres tombales, qu'il est au chômage et qu'il arrive en fin de droit. Depuis qu'il n'a plus de travail, il s'occupe comme il peut. Il a envie de me dire un autre truc, je le sens ; je lui dis mon sentiment. Il me répond de manière évasive, énigmatique, et conclut qu'il n'a pas assez bu pour m'en parler. Le serveur arrive, je le reconnais : c'est le vieux beau, un italien, qui demande à toutes les minettes qu'il a envie de sauter si elles veulent un sexpresso. Peut-être qu'il le demandait à Linda. Je commande deux doubles pastis, il faut que ça aille vite maintenant, je veux savoir le secret de Todd avant que la nuit ne tombe, le mec me regarde comme si j'étais un demeuré. Je répète, puis devant son incompréhension mesquine je lui dis qu'il n'a qu'à mettre deux fois quatre centilitres dans le verre et de compléter avec un peu d'eau, sans sexpresso, merci. Il se tire et nous restons silencieux, à fumer. Je procède à un petit tour d'horizon, pas grand-chose à regarder sinon des gens qui se livrent à la même activité et qui, tombant sur notre table, font une sale tête et sûrement un très sombre jugement. Le vieux clochard à crinière blanche et le jeune type au crâne rasé. Drôle de tableau. Les pastis arrivent. Nous les buvons vite, ils sont pour la soif ceux-ci, et en reprenons deux. Todd se déride, je devine un grand sourire sous sa barbe défaite ; ce n'est pas qu'il a l'air satisfait, mais presque. Je lui annonce que je dois aller aux toilettes, et que lorsque je reviens il a intérêt à se mettre à table. Il fait semblant de ne pas comprendre, me demande où on va manger après. J'entre dans son jeu et lui explique l'expression. Il fait ah !, sourit un peu plus, croise les mains, affiche un air encore plus satisfait, plus mystérieux. Je vais pisser. Je reviens.
_ Alors... Le truc que tu veux savoir, hein... C'est mon occupation. C'est mon gosse. Tu sais, je suis sculpteur. Alors je sculpte. J'ai sculpté de la merde toute ma vie. Les tombes des autres, quoi. Maintenant je fais la mienne...
Devant mon air abasourdi, il se tait un instant, semble se reprendre, changer de stratégie.
_ Non enfin. Pas vraiment ma tombe. Mais un truc grandiose, quoi. La bestiole fait quatre mètres de haut. Enfin, de long, je la sculpte dans le couloir de ma cave. Pas la place, sinon. Tu fais une drôle de tête, petit.
Je fais sans doute une drôle de tête. Mais je réagis véritablement au mot petit. Je n'aime pas qu'on m'appelle ainsi. Je n'aime pas qu'on m'appelle tout court. Pourtant, on dirait de l'affection. Et sans pouvoir dire pourquoi, cette affection, son affection, me plaît. Aussi je tente de ne rien montrer et le laisse poursuivre.
_ C'est une bonne femme, que je sculpte, hein. Le genre de meuf qui devrait taper dans l'oeil. T'imagines un peu, une tombe porno, quoi ! Ca devrait le faire. Pis bon, je le mérite. Mais là j'ai pas beaucoup de place. C'est pas facile. Pis le bloc il a coûté tout ce qu'il me restait. J'ai des outils de merde. C'est dur. Mais ça m'occupe, tu vois. C'est un truc un peu mythologique. Fais pas cette tête, même Todd peut connaître la mythologie grecque, petit.
Je suis d'un coup très intéressé. Comme si je ne l'étais pas avant... Le pastis commence à me kicker le casque. J'ai ce vieux qui me raconte un conte, avec son accent neuchâtelois, avec sa magie surtout. Une statue de quatre mètres de haut. Le rêve de mon père. La mythologie. Quelle déesse, quelle erynie, quelle muse, Linda ?
_ Tu voudrais la voir ? On peut passer chez moi, hein. Moi j'ai le temps, tu vois. C'est comme tu veux, petit. Pis je suis désolé, j'ai pas un rond pour le verre.
J'accepte donc la proposition de Todd, règle l'addition. Arrivés chez Todd, ce dernier fait monter le suspense, retarde l'instant de la révélation. Il m'offre du rouge ; ce n'est pas du Montagne, mais on dirait. Je ne suis pourtant pas difficile niveau rouge, je n'ai pas l'habitude d'en boire du bon et je n'y connais rien. C'était d'ailleurs un sujet de discorde entre Linda, plutôt bourgeoise, et moi, fils de fous, plutôt pauvre. Le vin. Le mélange bière, pastis, vin, ne m'enchante pas. Je me méfie un peu. Mais Todd tient tellement à se faire pardonner pour le Charlot, que je bois une demi bouteille de son Gamay à trois francs à Denner. Je suis limite ivre, il est temps de se rendre à la cave. Todd s'en rend compte, ramasse ses clés. Nous quittons sa triste cuisine, moins crade que ce à quoi je m'attendais, et descendons les marches fatidiques. L'escalier me parait encore plus interminable que lorsque nous sommes montés tout à l'heure. Mais voilà cependant la porte de la cave, Todd la déverrouille, l'ouvre, allume une lumière anémique. Je le suis, m'engouffre dans la pénombre. Quelques marches, un couloir en L qui me ramène au cavalier d'un jeu d'échecs, à Linda surtout. Au bout du couloir, une ombre immense, un monticule recouvert d'un drap ocre. Todd ouvre une petit porte, farfouille un instant et revient avec une vieille lampe-tempête, un modèle militaire, kaki – j'avais acheté la même avec Linda. Il craque une allumette, mes yeux humides, le souterrain s'illuminent. Il fait tout cela très lentement. L'impatience. Enfin, il décide d'enlever le drap – mais quelle lenteur, encore. Je regarde, immobile, bouche bée, le miracle, la blancheur peu à peu révélée. D'abord les pieds, petits, parfaits, à faire se pâmer un fétichiste. Puis les jambes, longues, élégantes, Bukowski aurait joui à leur vue. L'entrejambe n'est qu'à peine dégrossi. Je devine qu'il sera nu. Un drapé compliqué, antique, comme sale d'une manière indicible, et d'une saleté qui serait irrésistiblement attirante, laisse les seins superbes dénudés. Ils sont charnus sans être trop abondants, avec une fermeté, une retenue qui attire l'oeil et la main. Les bras sont à moitié enveloppés dans la toge – toge n'est pas le bon mot. Mais les mains, fines, soyeuses, aux ongles longs soigneusement taillés, ressortent du drap, de même que les avants-bras. La tête enfin, qui n'est qu'une masse informe. Le visage n'en a pas été sculpté que déjà je suis amoureux de cette statue comme de Linda. Todd reste silencieux, je sens son regard posé sur moi, désagréable mais léger, tandis que je contemple son oeuvre. Le plus beau gisant que je n'aie jamais vu. Je reste devant cette merveille. Soudainement, j'en ai assez. Je fais un signe à Todd et m'en vais, le laissant recouvrir de son linceul la marchandise. Je l'attends dans le hall d'entrée de l'immeuble, fume une cigarette comme après l'amour. Je suis troublé par l'apparition blafarde du fond de la cave. Todd me rejoint sans se presser et sans un bruit. Cela m'étonne, je l'imagine plutôt faisant du tapage comme un vieil ours mal luné que se glissant tel un serpent. On remonte chez lui. Il me ressert du rouge. Je bois. On ne parle pas. Pendant un long moment. Puis, comme s'il avait déterminé que je suis remis de mes émotions, il prend la parole.
_ T'as pas besoin de me dire ce que t'en penses. Je sais bien. Par contre, t'as vu, c'est un gisant. Moi je veux pas d'un gisant. J'ai besoin de la redresser, de sculpter sa nuque, son dos, son cul. Faut lui donner la vie qu'elle mérite, quoi.
Je réfléchis à toute allure – allure relative, alcoolisée. Mon oncle et ma mère ont hérité de l'atelier de serrurerie de mon grand-père. Un énorme bâtiment à Serrière. Il y de quoi faire une douzaine de statues semblables à celle-ci là-bas. J'en parle à Todd. Il est évidemment vivement intéressé. Je lui dis qu'il faut que j'en parle à mon oncle, Angelo. Je lui demande son numéro. Il n'a ni portable ni fixe.
_ Repasse chez moi quand tu sauras, petit.
On discute encore un peu, je finis mon verre. On se sépare.
J'arrive ivre à mon studio de Goutte-d'Or, que j'ai repris à Martin. Je me souviens notre début de soirée quand c'était encore chez lui ; ces B-52 bien chargés avant de partir avec Evan pour le concert des Chemical Brothers à Fribourg. Je me rappelle la crise de Linda, lorsqu'elle avait appris que j'allais les voir sans elle ; peut-être aurais-je dû la prendre avec ; peut-être n'en serais-je pas là. Fribourg. Sa caserne, mes mois militaires. Je remarque que je suis bien détruit. Je pense à Todd et sa statue. Je pense que je devrais quand même manger. Je n'ai pas faim. Je prends une Baltika dans le réfrigérateur, la décapsule, en boit un long trait – trait d'union, final, tirer un trait, une femme, Linda. Je m'affale sur mon matelas – il faudrait que j'en change les draps, je me suis pissé dessus en comatant l'autre soir. Je déboutonne mon jeans, glisse une main dans mon caleçon. Je me masse un instant le sac, qu'il est plein... puis j'entreprends mon pénis. Je me sens partagé et mon sexe l'est aussi. Ce désir de durcir au contact de ma paume et cette peur, cette peur de le faire, de jouir, d'encore se baigner dans la vacuité qui immanquablement suivra la délivrance. Alors je finis ma bière et fume une clope. S'occuper les mains, s'éloigner de ce sexe inutile, solitaire, autour duquel il manque de cette chair chaude. Quelque chose est mort dans ma verge qu'il faut que je me réapproprie, ou alors qu'elle tombe comme feuilles d'automne rouge-orange. Je pense au message que je lui ai écrit le jour où je me suis rendu compte que j'étais las, lassé à en mourir de cette véritable cure pornographique ; il me fallait son corps de lumière et non cet amas de pixels tellement vain, presque répugnant, avec dessus ces mains froides comme l'est un serpent. Mains bonnes à faire des BigMacs, à porter des poids, à lever des canons pour les descendre, à tirer au Fass 90 à 300 mètres. La distance me ramène à Linda. Où est-elle ? Que fait-elle ? L'a-t-elle en joue comme moi j'avais la cible dans l'alignement parfait du guidon et de la hausse ? De mémoire j'ajuste mon dispositif de visée. Puis je cède, me lève et saisis mon fusil d'assaut. Position patrouille, de tir, d'attente... J'attends. Ein Mann is kein Mann – disait le sergent Koreli. Je regrette de le savoir si bien. J'introduis la bouche du canon dans ma bouche, long baiser à Natacha. Qu'il serait peut-être bon, stupide, risible d'en finir d'un éclair. Je charge mon arme d'un mouvement sec. La décharge.
Linda m'a alors proposé un plan cul. J'ai accepté. Et je lui ai dit, naïf, imbécile compulsif, borderline pathétique, je ne me masturberai plus jusqu'à ce jour j (cette mort m, cette connerie c) pour t'honorer. Elle avait répondu que dix litres ne l'honoraient pas plus qu'un déci. Au diable les décis ! J'appuie Natacha contre le mur boisé – on repassera pour le tango – et me sers un verre ras de tawny porto que je descends aussitôt. Que reste-t-il de la vie après cela ?
Je décide qu'une douche règlera la question – me débarrassera surtout de l'odeur rance de la friture, de ce gras que j'ai sur la peau, qui circule en cachette dans mes veines. L'eau me lave – de quoi je ne sais. Je m'accroupis. Pense à Linda. Pense à Kate rencontrée lors d'une de mes récentes beuveries en société. Pense à Linda. Ma droite suit l'affaire de très près. Dix jours de retenue giclent et s'écoulent dans l'eau tiède qui me noie. Devant tant de blancheur, essoufflé, je ne peux m'empêcher de gerber mon mauvais mélange, là, la tête appuyée contre le robinet chromé, le corps recroquevillé, la main encore fermée sur l'objet du délit.
08:36 Publié dans Linda | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : romance, poésie, littérature, trah, autofiction, tristesse, rupture, linda, rédemption
04.01.2011
040111
Regardant s'étaler désertique la flaque de mes liqueurs
l'ardeur en feu de paille, de tout foin
je songe à plus que je ne conçois
la substance
subsistent comme des remords
les insectes de mon bon tabac
sur la table
je prends le bistouri
dépèce ma rouille
en lâche de longs morceaux
je fais sous moi
quelques hordes de moi-mêmes s'en disputent les restes
il y a du sable et des dents et mon foutre
je gicle ta reine
quel échange !
mets-moi mat
dans le canal d'une encore cigarette je me dame
avant que cendre ne se fasse
23:03 Publié dans Sections | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.12.2010
131210A
L'odeur de son anus sur mon visage
reflets nocturnes dans la vitre
rafraichissent l'âme je clique
navigateur de quelques pages
chevalier d'un ordre révocable, en expansion
mon empire est tes pixels
disette
tripotant parfois ma guitare, mon fusil d'assaut
tapotant les cendres d'une autre cigarette
à la fenêtre, degrés sous zéro moi avec
puis je mate un film
je me ressers la même fiction et le même verre
le lendemain en première ligne
à l'assaut sur Oasis, Cold War, Harvest Day
je meurs douze fois
soigne mon ratio
puis descends, traverse le patio
fume une sèche
le soir je te vois
je te saute
je t'aime
la poésie
se terre
je te fais à bouffer on se dispute
je bois un coup j'écris ces vers
13:31 Publié dans Sections | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.09.2010
FCB war Gestern meine Farbe
Attablé seul au Charlot, je regarde le match de Champions League. J'en ai raté les trois premières minutes, désireux que j'étais de finir cette clope avant d'entrer dans l'établissement. J'ai aperçu de loin la composition des équipes et m'en balance. Voilà que la serveuse, mignonne, s'avance vers moi. Je commande une grande bière avec un heu devant, puis demande à quelle heure ils ferment. C'est que je veux regarder le match en entier. A minuit, parfait, merci. C'est pendant ce bref échange que les roumains décident de planter le premier but. J'en manque jusqu'aux replays. C'est bien simple, je lève les yeux sur l'écran et ne peux que constater les dégâts, l'affichage 1-0. Allons, je me dis, ce n'est qu'un but ; le FC Bâle 1893 va se reprendre et les laminer. Bon prince, je leur laisse dix minutes pour égaliser. Ils jouent en jaune fluo dégueulasse, à croire qu'ils se prennent pour Barcelone. Je préférais le maillot gris liseré de bleu pâle d'il y a quelques années. Le sport ne rajeunit personne ; pas même les jeunes. La vie non plus. Je sirote ma bière à cinq nonante. Aux alentours de la quinzième, ces enfoirés doublent la mise. A leur décharge, c'était une belle contre-attaque, avec des bâlois somnolents à la rue. Je sens déjà que je ne vais pas me ruiner ce soir et me promets de partir au troisième. C'est con à dire, mais dès ce moment, mon regard a tendance à tomber de l'écran, à glisser en diagonale sur la gauche pour toucher une jolie blonde trop bien composée. Je déteste ces filles surfaites, plastiques, surtout les blondes chez qui cela fait encore plus artificiel, confine à la nausée si très bronzées. Mais il arrive cependant que parfois l'on ne décide de rien, que les yeux n'obéissent plus tout à fait et vagabondent comme l'esprit. Désormais inattentif au match, je m'efforce de rester aussi inattentif à la blonde. Je me préoccupe beaucoup de ma bière, constate que la serveuse s'est trompée et m'en a mis deux sur l'addition. J'en commande une seconde.
Je ne suis plus le fanatique de football, le fanatique du FCB que j'étais au lycée, à m'en dessiner leur blason sur mon vieux jean usé à la corde. J'aimerais invoquer l'âge, la passion refroidie par la diversité – relative – de mes intérêts. J'aimerais vraiment et pourtant les cause en sont toutes autres.
C'était il y a cinq ou six ans, ils portaient justement ce beau maillot gris à l'extérieur. Ils avaient frisé l'élimination en phase de poule de l'Europa League, à l'époque encore nommée et formatée UEFA Cup, en perdant face à l'AS Roma, un résultat logique. Mais le miracle était de je ne sais plus quel club français, peut-être bien Strasbourg, qui avait égalisé à 2-2 à quelques minutes de la fin, et propulsé troisième grâce à ce score, Bâle passait en seizièmes de finale. Je me rappelle le bonheur de Crayton bondissant du banc. J'étais fou de joie. Quelques semaines après, les huitièmes. Et puis les quarts, ce match aller à domicile face à Middlesbrough, gagné 2-0. Je les voyais déjà en demi-finale ; au match retour, ils marquent le premier but. Pour moi c'était dans la poche, easy. Ces matchs étaient ma seule joie d'alors, avec peut-être la poésie. Les deux semaines d'attente entre chaque phase étaient une torture. Je ne me réjouissais que de ça. J'y pensais le matin au lever, j'en rêvais la nuit. Et puis soudain ce fut fini, Majstorovic expulsé pour un geste agressif, Zubi pas très inspiré ce soir-là, une occasion ratée de revenir à 2-4 en fin de match. J'étais anéanti. Je n'ai pu dormir cette nuit ; quelque chose d'invisible mais d'essentiel s'était brisé en moi. Les trois jours suivants, pleurant presque sous la douche, je tentais vainement d'en recoller les fragments, de retrouver qui j'étais. Mais j'étais inconsolable et mort.
Combien de matchs rejoués à FIFA et quelques sur la PS2 de mon frère, pour me remettre enfin de cet horrible Middlesbrough, de leurs maillots rouges qui me rendaient fou, franc fou, comme un taureau dans l'arène ! Et puis ce fut derrière. J'avais abandonné cette déception et j'étais guéri, mais vide, déserté. J'ai ressenti à peu près la même chose lorsque Federer, invincible, a commencé à ne l'être plus. Quelle part d'éternité avons-nous alors perdue ! Soudain nous étions redevenus des mortels.
Je quitte le Charlot après avoir réglé mes onze huitante, un dernier regard involontaire à la blonde, une brève pensée pour cette défaite 1 à 2 et toute la nuit pour n'en avoir absolument rien à foutre.
18:05 Publié dans Journal de Volodia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.09.2010
L'épreuve
Jove se lève en sursaut. Il suinte. Mais il est prêt. C'est le grand jour. La compétition. Il est clean, il le proclame d'ailleurs à chaque intervention médiatique. Ce n'est pas le meilleur de sa catégorie ; il a ses chances cependant. Il sait ce qu'il doit faire ici pour s'améliorer, quel défaut corriger là, quelle attitude adopter face à tel ou tel problème. Il s'est entraîné sans relâche pendant des mois pour parvenir à cela. Ce stade de conscience, de relâchement, de concentration – c'est le travail acharné, auquel s'ajoutent les capacités innées, intrinsèques à son être, son métabolisme.
Daril se lève prestement. Il est prêt. Il sait qu'il va gagner aujourd'hui. Il le sent. C'est peut-être le rêve qu'il a fait cette nuit ; c'est peut-être sa détermination, son expérience. En tout cas il est clean. Il s'habille en silence, rapidement. Il est déjà vainqueur. Mais prudent, intelligent, il relativise son sentiment du saut du lit, il prend du recul. Etre sûr de soi ; ne pas s'imaginer trop vite sur la plus haute marche. Il connaît ça. Les plus hautes marches. C'est l'expérience, vraiment. Le vécu. Les lauriers. Le champagne. Il sort de la pièce.
Kesh se réveille doucement. Il sort du sommeil comme on sort d'une salle de cinéma. Il prend pied dans la réalité, fait jouer ses muscles dans la calme lumière du matin. Il déjeune sainement. Il est clean. Il se prépare avec une lenteur presque poétique. Il ne pense à rien. Il ressent peut-être quelque chose. Ce n'est pas certain. Lui-même ne sait pas. Il ne s'en préoccupe pas. Il n'y a pas de miroir dans la chambre. Sans se presser, il rassemble ses affaires et quitte les lieux. Il se dirige vers le terrain. Il arrivera le dernier.
Liars se retourne dans son lit, puis exécute un joli saut. Pied gauche. Il s'en moque, va vers le bureau, ouvre un tiroir qu'il a au préalable déverrouillé à l'aide d'une petite clé qu'il conserve pendue au cou, à une fine chaînette d'argent. Il sort une mallette du tiroir. Il ouvre la mallette d'un geste agacé mais précis. Il s'empare d'une seringue, dose un produit bleuté, se l'injecte. Une pause. Il saisit une autre seringue, recommence son manège. Une seconde pause. Il range son matériel soigneusement, se lave les mains et s'en va.
Liars gagne l'épreuve. Daril finit second. Jove se classe bon troisième, de peu derrière Daril. Kesh est dernier, loin après le trio – que Liars écrase de sa classe, de sa perfection, de sa supériorité évidente. Les médias s'interrogent. On fait des tests. Positifs. Liars est disqualifié une semaine après le tournoi. Daril est donc vainqueur – après tout il savait qu'il le serait. Trois mois passent. Des échantillons datant du jour de l'épreuve sont analysés de manière aléatoire. Daril est pincé. Les médias montent l'affaire en épingle. Les spectateurs sont déçus, ne comprennent pas. Jove est déclaré vainqueur. Il ne s'arrête plus d'affirmer que le travail prime. Qu'il a mérité ce titre, par son mode de vie, de pensée. Neuf mois passent. Jove est contrôlé positif à un tournoi qu'il vient de remporter. Rétroactivement, les échantillons de l'année écoulée sont passés au crible. Tous positifs. Jove est mortifié. Il devient le bouc émissaire d'un public qui ne croit plus en rien. Kesh gagne l'épreuve par forfait ; cela pourrait relever de l'anecdote s'il ne grimpait pas vertigineusement au classement, devançant de nombreux compétiteurs plus connus que lui. Mais le public, bien que surpris, n'a guère le loisir de s'y intéresser vraiment : une mort inexpliquée, inexplicable, l'emporte une semaine plus tard.
19:27 Publié dans Petites merdes en prose | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.08.2010
220810
Que les trains déraillent sur nos voix éraillées
l'autre est la paralysie
que s'écrasent les avions de nos égos
l'autre est le miroir de la paralysie
que sombrent nos pétroliers
l'autre est qui tend le long miroir de la paralysie
et force à force à regarder
pourtant s'efforce de se garder d'y mettre un regard
dès que tu peux
Que ces étoles s'étiolent tandis que s'étoffent tes étoffes
l'autre est le traitre et l'esclave qui tend le long miroir
et la paralysie.
16:36 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.08.2010
180810
Prenez du recul et l'objet que vous regardiez sans le voir reprendra son mystère. Si l'objet en question est une personne, le mystère débutera à l'instant où, vous étant éloigné, vous regarderez à nouveau. Et si vous avez aimé cette personne, que peut-être vous l'aimez toujours, alors vous ne pourrez vous souvenir de rien que le mystère ; il remontera jusqu'aux origines du monde.
J'ai dormi douze heures sans fatigue, d'un sommeil de nourrisson fiévreux. Les trois répétitions de l'alarme, à 0800, n'ont rien pu faire pour me tirer de là. A midi, incrédule, je suis sorti de mes sales draps. Les mois d'août sont maudits depuis trois ans. Douze divisé par trois, quatre, comme les quatre occurrences d'août au cours de notre histoire. Quatre bières font deux litres et c'est ce qu'il me faudrait maintenant. A l'instant je m'entaille sauvagement la lèvre supérieure de mon rasoir plastique, une lame, et le sang rugit. Je suis fort et j'ai envie de pleurer.
La possession l'un de l'autre reflue à mesure que s'écoule ce rouge absolu. La dissolution sous l'eau de la douche achève la douleur. Dissocié d'un moment à l'autre j'oscille sur le spectre de l'indifférence. J'ai rêvé d'L. L'angoisse des reprises, garces multicolores de mes fantasmes au cordeau.
La cendre coagule à même l'âme, de cette vieillesse que je m'impose, prématurant la chute de toutes feuilles en bel automne pluvieux et morne, avec ces ormes et cette aventure incomplète, complète. Peut-être au printemps, peut-être n'y serai-je plus.
Aller muscler ce corps afin que la lourdeur, cette sensation, s'amoindrissent et s'amenuisent enfin en sable de sabliers.
15:34 Publié dans Journal de Volodia | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.08.2010
130810
Exsangues explosions
nos antécédents cèdent ces terrains
héritages à bas prix
de ce lopin de cette main
terreaux
gel pathétique histoire de
s'aimer encore
échafaud échevelé
distante poésie naissante
distance que d'elle je prends
à reculons
comme disant au revoir à regret
à cette strophe et à ce vers
inutiles adversaires
detestés car connus
et trop apprivoisés
22:13 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11.08.2010
sans titre
Un parlement dans mon sein signe
un moratoire
sur la poésie
tant de décades
pour un si piètre talent
un juriste dans mon cerveau pense
qu'il s'agit là
d'une punition
s'appliquant aux lecteurs
et l'obsédé dans mon crâne retourne l'idée
d'être une femme
pour apprécier à la chaîne
les doubles pénétrations
tout ce petit monde festoie sur les ruines
de mon dernier poème
et se partage les restes
de ce qu'il me reste
19:18 Publié dans Sections | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.08.2010
Sans titre
J'ai relu mes poèmes
et Dieu qu'ils étaient bons
avant d'être posthumes
de la tombe d'où j'écris
mon armure se compose de peu de pièces
et je ne vois loin qu'à l'envers
pourtant de mes maigres dons ce devrait être le diable
le mécène
et non sur l'eau en fuite
ces Jésus sans programme
aussi sûr que l'encre vient de Chine
le soleil levant n'est là que pour de ses poils
balayer nos ivresses
et reprendre la nuit
comme ma parole
17:54 Publié dans Sections | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, poésie